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Bilan scientifique 2016 - Service Régional de l’Archéologie

Direction Régionale des Affaires Culturelles OCCITANIE

Site antique de l’Île Saint Martin & Grotte de la Crouzade

GRUISSAN – Saint-Martin-le-Bas

Les recherches sur l’établissement littoral de Saint-Martin-le-Bas à Gruissan, conduites dans le cadre du PCR “ Les ports antiques de Narbonne ” coordonné par C. Sanchez (CNRS, UMR5140 ASM), se sont poursuivies en 2016 sur les deux parcelles étudiées depuis 2014. Elles ont apporté de nombreuses données nouvelles sur les différentes phases d’occupation du site.

Tout d’abord, un certain nombre de vestiges bâtis de la période tardo-républicaine ont été observés dans les zones 2 et 3, à la suite de la fouille des niveaux liés au chantier de construction du complexe augusto-tibérien. L’existence d’au moins deux états de bâti se rapportant à cette époque a été confirmée. La plus ancienne, observée seulement de manière très ponctuelle, se caractérise par des murs en blocs de calcaire liés à l’argile. La deuxième, beaucoup mieux appréhendée, comprend des murs constitués de solins en blocs de calcaire liés au mortier de chaux, portant des élévations en terre crue, et couverts d’enduits de chaux.

Ces structures, dont l’état de conservation général paraît très bon, sont vraisemblablement à situer dans la seconde moitié du Ier s. av. J.-C. Les observations réalisées cette année suggèrent une extension importante de ce bâti, sur au moins 1500 m². L’étude des niveaux liés au chantier de construction du complexe à cour centrale, correspondant à d’épais remblais et en particulier à des couches constituées exclusivement d’éclats de taille, s’est poursuivie cette année sur la majeure partie de la zone 2. Leur fouille a livré un très abondant mobilier, en particulier céramique, qui permet de situer très précisément ce chantier vers 20 ap. J.-C. La fouille des niveaux en lien avec l’occupation du complexe à cour centrale du Haut Empire s’est poursuivie dans différents espaces périphériques et est désormais presque achevée.

Dans la cour 108 tout d’abord, les niveaux de circulation en terre appartenant à la première phase d’occupation, datée des années 20 – 70 ap. J.-C., ont fait l’objet d’une fouille exhaustive. Celle-ci a permis de compléter les ensembles de mobiliers recueillis dans cet espace au cours des campagnes précédentes. L’étude des riches lots de céramiques a permis de documenter précisément le faciès matériel et les échanges commerciaux sur le site au cours du Ier s. et de la première moitié du IIe s. ap. J.-C. (cf. Bigot et al. 2016). Dans la cour à portiques, les recherches se sont concentrées dans la galerie occidentale, où ont été identifiés des sols appartenant à deux états d’occupation distincts au cours des Ier et IIe s. ap. J.-C., entre lesquels intervient, à l’époque flavienne, un incendie suivi d’une phase de réaménagement.

Enfin, au sud du bâtiment en grand appareil, dans l’espace 207, les épais remblais liés à cette même phase de travaux flavienne ont été entièrement fouillés et ont livré une abondante documentation matérielle. En zone 5, les recherches se sont concentrées cette année sur la tour centrale et ses abords immédiats au sud et à l’ouest. En ce qui concerne tout d’abord l’ensemble bâti antique, il convient de retenir en premier lieu le dégagement complet de la tour BAT501 (fig. 1), interprétée comme un phare ou un amer. Si l’absence d’aménagement interne conservé – qui s’explique sans doute par l’ampleur de la réoccupation médiévale – ne permet pas d’étayer davantage cette hypothèse, la fouille a permis de confirmer le plan restitué l’année dernière et de localiser l’entrée de l’édifice.

Par ailleurs, divers niveaux de sols du Haut-Empire, constitués de mortier de chaux ou de tuileau ont été mis au jour au sud et à l’est de cette tour. On retiendra en particulier la présence des négatifs d’un pavement en opus sectile, ce qui confirme le caractère soigné, sinon luxueux, de la décoration interne de ce bâtiment. En ce qui concerne la phase d’occupation tardo-antique (Ve-VIIe s.), les principales données nouvelles sont issues de la poursuite des recherches sur la nécropole paléochrétienne (zone 5). Sept nouvelles sépultures, généralement bien conservées, ont été fouillées. Plusieurs d’entre elles se caractérisent par un type de coffrage, constitué de dalettes de calcaire empilées sur plusieurs assises (fig. 2), non attesté jusqu’à présent sur le site. L’étude biologique approfondie de l’ensemble du corpus actuellement disponible, constitué de 22 individus (14 adultes et 8 immatures), a montré que toutes les classes d’âges sont représentées.

L’état sanitaire général de la population semble assez médiocre. On notera également la forte usure dentaire de la plupart des individus, qui témoigne sans doute d’un régime alimentaire dur et abrasif. Enfin, il semblerait que la limite méridionale de la zone funéraire ait été reconnue cette année ; en revanche celle-ci se développe largement vers l’ouest, sous les niveaux appartenant à l’occupation médiévale. Les connaissances sur cette dernière phase ont fortement progressé cette année. En effet, en zone 5, la totalité des niveaux de cette période présents dans la tour centrale et au sud-est de celle-ci ont été fouillés. Ils consistaient en une série de foyers, certainement à vocation culinaire, parfois partiellement superposés, associés à des niveaux de fonctionnement bien conservés. Plusieurs zones de dépotoirs ont également été reconnues et l’un d’entre eux a été partiellement fouillé. Trois états ont été identifiés au sein de cette phase, ce qui témoigne d’une occupation longue. L’étude du mobilier céramique, constitué très majoritairement de pots Cathma 2 à pâte sableuse réductrice, associée à la réalisation de cinq datations 14C, indique qu’elle se développe au cours des XIe et XIIe s.

De plus, en zone 2, la fouille d’un dépotoir (FS2092) de la même époque a livré un ensemble céramique bien conservé ainsi que de la faune et de nombreux charbons de bois. Enfin, en zone 1, le four à chaux installé dans l’espace 109 a bénéficié cette année d’une étude approfondie (fig. 3). Conservé de manière exceptionnelle, sur 2,20 m de hauteur, ce four présente un plan subcirculaire de 3,40 m de diamètre, associé à une vaste fosse de travail de plus de 5 m de longueur. En outre, de nombreuses observations permettent de restituer les gestes des chaufourniers et les outils utilisés lors de la création du four, mais aussi lors de la cuisson et même du défournement. En effet, un mauvais déroulement de la dernière cuisson a entraîné la conservation partielle de la dernière charge de pierres à chaux, ce qui a permis de caractériser la matière première utilisée et d’étudier son agencement au sein du four. En outre, une partie importante de la chaux produite lors de la dernière cuisson a été abandonnée sur place. Le volume de production de chaque cuisson est évalué à 13 m3 de chaux vive, soit environ 10 tonnes. Si le mobilier céramique, peu abondant et mal conservé, découvert dans les comblements de la fosse de travail suggérait une datation au cours des Ve-VIe s., les datations par le 14C et l’archéomagnétisme ont permis de dater formellement le fonctionnement de cette installation artisanale au cours des XIe-XIIe s.

Il apparaît ainsi que le site fait l’objet à cette époque d’une occupation importante s’appuyant vraisemblablement sur l’exploitation de l’ensemble des ressources naturelles de cette zone littorale.

Guillaume DUPERRON

GRUISSAN – Grotte de la Crouzade

La campagne de fouille de trois semaines menée à la grotte de la Crouzade au mois d’août a permis d’atteindre les principaux objectifs fixés, à partir de la fouille de plusieurs zones proches de la coupe témoin Héléna (fig.1).

Notre souhait de dégager les niveaux du Paléolithique moyen dans une zone proche de la coupe de référence décrite par les travaux antérieurs (Héléna 1930) nous a conduit à réaliser dans un premier temps des décapages en quinconce, afin de jauger de l’épaisseur des niveaux remaniés, par un contrôle en continu par tamisage à sec puis à l’eau. Les niveaux remaniés sont caractérisés par la nature et la consistance du sédiment, souvent de teinte sombre et bariolée, mêlant blocaille et agrégats argileux, très inhomogène et très peu cohérent, formant souvent des lentilles juxtaposées, contenant des mélanges de vestiges de toute époque (plastique, verre, fer, céramique, bois végétal). Les carrés ouverts ont souvent révélé des contacts verticaux avec ces zones de sédiment remanié (fig. 1), délimitant ainsi l’étendue d’une ancienne tranchée, attribuée à Héléna, dont le profil se distingue dorénavant très bien, parallèle à la coupe de référence laissée par ce dernier.

Une attention particulière a été portée au repérage d’éventuels niveaux du Paléolithique supérieur encore en place lors du décapage des carrés S61 et S62, secteur dans lequel ces niveaux sont susceptibles d’être préservés. Dans cette optique, nous avons fait le choix de coordonner tous les objets d’allure paléolithique supérieur dans ces deux zones (couche C6 sup), par précaution, malgré la présence d’indices de remaniements. Des trois grands niveaux en place du Paléolithique moyen, décrits par Héléna en 1930, seules les couches 6 et 7 ont pu être fouillées, respectivement en R64 et dans les zones Q64, Q68 et R 68, la couche la plus profonde (Couche 8) ayant été juste repérée au fond de la zone Q66, à -500 cm sous le plan 0, et également visible à la base du sondage clandestin (fig.1). La couche C7 est un épais niveau limoneux brun orangé, caractérisé par la présence de pierres calcaires fortement altérées, certaines groupées par endroit. La finesse du sédiment est remarquable, les éléments grossiers sont composés quasi exclusivement de matériel archéologique, de pierres calcaires toutes altérées et de quelques nodules ferrugineux.

Au tamisage de nombreux restes de microfaune sont rencontrés, largement dominés par les restes de lapins. La couche 6, qui correspond à un épais niveau de limon sableux beige est pauvre en artéfact lithiques, mais s’est révélée riche en dents d’ours dont de nombreux jeunes individus (dents déciduales). Il est évident que ce niveau correspond à la couche 6 de Héléna, décrite comme une couche à ossements d’ours. De rares pièces lithiques témoignent cependant de l’occupation sporadique de la cavité, plutôt au sommet de la couche. Quelques pierres calcaires se rencontrent plutôt au sommet, posées à plat et indiquent un pendage vers l’est et le fond de la cavité, tout comme les restes fauniques retrouvés. Certains éléments paraissent roulés ou avoir subi un polissage, et traduisent des phases d’enfouissement plus long ou des mises en place par ruissellement. Enfin plus au sommet, dans la zone S 61, un alignement net de pierres calcaires pourrait correspondre à la description d’un lit de pierraille décrit par Héléna comme la limite entre les assises du Paléolithique supérieur et les couches moustériennes (couche C6 sup).

Matériel lithique

Le matériel lithique attribuable à la culture moustérienne, exhumé lors de la campagne de fouilles 2016, provient presque en totalité de la couche C 7 avec 90 pièces lithiques coordonnées sur une surface fouillée de 3 m ². Dans ce corpus, la classe la plus représentée est celle des éclats (65 %) et parmi eux ceux de plus de 2 cm (44 %) dominent. Les outils retouchés sont la deuxième catégorie la mieux représentée (18 %), suivis des nucléus (6, 5%) plus rares. Les éclats bruts supérieurs à 2 cm sont pour la plupart des éclats à faible résidu cortical puis des éclats de plein débitage. La plupart de ces éclats sont produits par débitage à main levée, de blocs, rognons et plaquettes de silex tertiaire. 9 éclats ont été débités dans du quartzite saccharoïde, dont 6 portent des plages de néocortex alluvial témoignant de la nature des supports débités (galets) et 3 dans des galets de cristal de roche. Les éclats de silex tertiaires à résidu cortical (58 % des éclats en silex) indiquent que des phases d’initialisation et de préparation des nucléus en silex ont eu lieu dans la cavité.

C’est également le cas pour le débitage des galets en quartzite saccharoïde et plus rarement pour ceux en calcaire et cristal de roche, pour lesquels le néocortex alluvial est visible sur des éclats d’entame ou de préparation des galets. Les éclats inférieurs à 2 cm sont essentiellement des éclats de retouche et de régularisation des tranchants et plus rarement de façonnage. La plupart sont en silex (60 %), en quartz (35 %) et en jaspe (2 %). Parmi les outils retouchés, les racloirs sont dominants (7 pièces) et représentés par des racloirs transversaux et latéraux simples aménagés par retouche fine ou écailleuse. Viennent ensuite les pointes (5 pièces). Il s’agit de pointes obtenues par l’aménagement de racloirs convergents, dont la base est cassée, d’une pointe pseudo Levallois retouchée et d’une pointe moustérienne. Les encoches sont au nombre de 3 et confectionnées au dépend des roches cristallines. Enfin un outil mixte a été identifié dans la série. Il se compose de deux racloirs opposés séparés par une encoche. Les pièces exhumées cette année complètent de manière très homogène le corpus existant tant au plan des matières premières utilisées, des systèmes de production, que des outils réalisés.

Matériel faunique

Les restes de grande faune récoltés sont importants, avec un total de 304 pièces paléontologiques coordonnées, dont 198 restes déterminables (os déterminables, dents, coprolithes). Le cortège faunique est varié, avec une dominance dans la couche C7 de Capra Ibex (11 restes) et Equus caballus (11 restes), suivis de Cervus elaphus, Rangifer tarandus, Bos primigenius, Capreolus sp., Megaloceros sp. et Equus Hydruntinus. Parmi les carnivores, les espèces identifiées sont : l’ours des cavernes Ursus spelaeus, le lion des cavernes Panthera spelaea, le lynx Lynx sp., l’hyène des cavernes Crocuta crocuta spelaea, le loup Canis lupus et le renard roux Vulpes vulpes. Dans la couche 6, les restes d’ours dominent associés à quelques restes d’autres grands mammifères comme le bouquetin et le renne. Le crâne de bouquetin découvert dans la couche 7 (fig. 2) est une pièce remarquable de cette campagne, le site n’ayant jusqu’alors pas fourni de spécimen de ce type. Certains caractères dont la section des chevilles osseuses permettent d’attribuer ce reste à Capra pyrenaica. La découverte d’un fragment de maxillaire d’un individu Rangifer tarandus infantile nous permet d’estimer la saison d’occupation du site de la Crouzade, d’après les critères de remplacement et d’abrasion dentaires : Ce maxillaire montre une usure de la M1 de stade 2-3, associée à une dent déciduale, typique des individus d’environ 8 mois.

La mise bas chez le renne fossile ayant lieu au printemps, entre mi-mai et mi-juin, nous pouvons donc estimer une occupation de la grotte en hiver, durant les mois de Janvier/Février. Ainsi, nous avons pu retrouver les niveaux du Paléolithique moyen définis par les anciens fouilleurs et commencer à recueillir du nouveau matériel en place. Celui-ci est bien conservé, et parfaitement cohérent avec le reste de la collection Héléna, tant du point de vue lithique que faunique. Les problèmes stratigraphiques sont désormais connus (présence de terriers, troncatures liées à l’ancienne tranchée Héléna, pendage des couches) et nous pouvons espérer mettre au jour une stratigraphie fine et cohérente dès l’année prochaine, en poursuivant la fouille sur une surface continue de 12m2 pour identifier plus finement les différents niveaux d’occupation, pour l’instant limités à de grands ensembles. Un autre enjeu majeur serait de pouvoir mettre en évidence la transition entre le Paléolithique moyen et les premières cultures du Paléolithique supérieur, notamment de l’Aurignacien ancien.

La quantité de sédiment encore présent dans la cavité, notamment dans le talus de déblais, permet d’espérer la mise au jour d’une telle succession chronoculturelle en contexte stratigraphique clair.

Thibaud SAOS
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