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Bilan scientifique des fouilles archéologiques de l’ïle Saint Martin

Direction Régionale des Affaires Culturelles Languedoc-Roussillon

Service Régional de l’Archéologie

GRUISSAN
Saint Martin

La fouille de l’établissement de Saint-Martin à Gruissan s’inscrit dans le PCR « les ports de Narbonne antique » coordonné par C. Sanchez et M.-P. Jézégou (cf. infra).

L’ile Saint Martin représente encore aujourd’hui un point remarquable dans le complexe des étangs narbonnais. Elle se trouve à environ douze kilomètres au sud-est de Narbonne. Les premières découvertes archéologiques ont été réalisées au début du XXe siècle.

En 1955, dans un article qu’il consacre à la question du port de Narbonne. M. Guy dresse une première synthèse sur les vestiges antiques qui se trouvent immédiatement au sud du domaine de Saint-Martin. Deux campagnes de sondages et une série de prospections de surface ont été réalisées dans les années 1980/1990 ; en 1999, C. Sanchez a dirigé une première fouille d’envergure qui a permis la mise en évidence de niveaux d’époque tardo-républicaine précédant la construction d’un bâtiment en grand appareil puis d’un ensemble de pièces et espaces du Haut-Empire occupé jusqu’à la fin de l’Antiquité. L’ensemble des résultats de cette opération a été très rapidement publié en 2000 dans la revue archéologique de Narbonnaise. Ces découvertes et observations ont alors permis aux auteurs de s’interroger à juste titre sur la nature et les fonctions de l’établissement antique de Saint-Martin. La présence d’un édifice en grand appareil montre selon eux la spécificité du site. C’est lui qui commande le développement de l’ensemble des constructions ultérieures et constitue l’ensemble autour duquel semble s’organiser l’établissement : édifice public ou religieux, la question reste posée. Son intégration dans le système portuaire narbonnais apparait également comme une problématique majeure : pourrait-il s’agir d’un phare ou bien d’un mausolée constituant un repère commode pour la navigation ?

La mise au jour des vestiges d’un balnéaire pourrait selon C. Sanchez, appuyer l’hypothèse de la présence d’une pars urbana de villa tandis que la découverte, à l’est de la parcelle 45, de nombreux fragments de dolia et de vestiges d’un four à matériaux de construction ayant pu produire des tuiles timbrées T.FAD (1) LCI (INI) semble attester l’existence d’une partie des ressources viendrait de l’exploitation des richesses du littoral est clairement posée.

Cette campagne de fouille a permis de décaper et d’explorer 2000m2. Pour la période tardo-républicaine, peu de choses nouvelles sont à signaler car, comme l’a bien montré la fouille de 1999, les niveaux qui se rattachent à cette époque sont recouverts par les vestiges bâtis des Hauts et Bas Empire. Il s’agit pour l’essentiel de niveaux. En ce qui concerne le bâtiment en grand appareil, daté du dernier tiers du 1er siècle av. J.C. , on a pu dégager la totalité de son emprise qui occupe hors-œuvre une surface de 14x7.5 m. A l’évidence, compte tenu de son plan rectangulaire et surtout de son lien physique avec le bâti environnant, il ne s’agit pas du soubassement d’un mausolée ou d’un temple. Une phase de construction du bâtiment en grand appareil a été mise en évidence sur l’ensemble du site. Elle est surtout remarquable par la présence d’une galerie en U de 35m sur 21m, appuyée contre le parement sud du mur 3011, dont les trois branches ont une largeur interne de 4m, entourant une cour (ESP301) dont l’emprise au sol totale est de 380m2. Dès cette époque (début du 1er siècle ap. J.C.), l’établissement est organisé selon un système de terrasses limitées par les murs 3011 et 3046, orientés est-ouest et qui se développent respectivement sur 35m et sur 43m au minimum. Limité au nord par le mur 4095, qui conserve sur une vingtaine de mètres, une élévation en petit appareil sur 5 à 6 assises, l’ESP402, large de 6.50 et long de 26m forme une longue galerie qui du fait de sa position haute n’a pas conservé de niveau de circulation. On sait en revanche grâce à des observations anciennes qui indiquent la présence d’un sol en opus spicatum situé juste sous la bande de roulement du chemin vicinal qui se trouve à 2m du parement nord de MR4095, qu’il existait encore une plate-forme haute dont l’essentiel de l’emprise se trouve aujourd’hui dans la propriété Marion. A l’est d’ESP402 se trouve l’amorce de ce que nous interprétons prudemment comme l’extrémité méridionale d’une cour à péristyle disposant d’une galerie de 3.50m de largeur dont subsisterait une imposante base d’angle en grès.

Du côté est, cette cour est limitée par le segment nord d’un mur dégagé sur une longueur de 31.50m (MR1112) qui limite également l’extension de la grande galerie en U et qui, fort logiquement devait se poursuivre vers le sud pour se rattacher à l’extrémité est du mur 2078. Ce dernier très puissamment spolié à la fin de l’Antiquité (FS2051) est aligné avec le mur 4028 qui se trouve dans le prolongement occidental du mur pignon méridional du bâtiment en grand appareil. Ce dispositif limite une série de pièces encore assez mal appréhendée.

Du côté oriental, l’ESP101) en grande partie fouillé en 1999, correspond à une vaste pièce excavée dont les fondations très profondes indiquent l’existence probable d’un ou plusieurs étages. Large de 7.50m et se développant probablement sur une douzaine de mètres de long, cet espace pourrait correspondre à une salle de stockage et pourquoi pas prolonger d’éventuelles pièces souterraines se trouvant dans la branche orientale de la galerie en U.

A une époque encore indéterminée qu’il faut situer entres les première décennies du 1er siècle et le courant du IIe siècle est édifié contre le mur oriental du bâtiment en grand appareil un balnéaire. Les thermes-Est présentent un plan compact et de faible étendue (50m2) comme le montrent les surfaces réduites des différentes pièces dégagées. L’existence d’une suspensura, partiellement dégagée en 1999, et d’une abside dans l’ESP209 ne laissent planer aucun doute sur l’identification de ce dernier comme caldarium. Les thermes-Ouest ont été trop peu dégagés pour que l’on puisse se faire une idée de leur extension, de leur organisation et de leur chronologie. Seuls les deux angles jointifs de deux pièces chaudes et les vestiges d’un praefurmium ont été dégagés sur quelques m2. La proximité des Thermes-Est et du bâtiment en grand appareil appuie l’idée d’une relation étroite entre les deux ensembles. Si nous étions en présence de balnéaires liés à une part urbana de villa maritime – pars urbana qu’il faudrait d’ailleurs localiser puisque les constructions repérées n’en sont pas une – on peut penser qu’ils seraient à la fois plus grands et plus luxueux, organisant notamment un large point de vue sur l’actuel étang de l’Ayrolle et sur la Méditerranée.

Des constructions ultérieures

A une époque encore indéterminée (haut ou bas Empire) une série de deux ou trois petites pièces (ESP107 et 103) dont deux au moins comportent un sol en béton de tuileau est établie le long du parement est du long mur 1112. Elle est limitée par le mur de façade 1119 qui ouvre probablement sur une cour ou un espace ouvert (ESP108).

Cette aile mise au jour sur une longueur de 14m présente une largeur interne de seulement 3.60m qui interroge sur sa fonction. A son extrémité sud elle est bordée perpendiculairement par une seconde aile, d’une largeur interne de 5.50m qui pourrait constituer son retour et limiter l’extension méridionale de ESP108.

Au IIIe siècle un égout destiné à recueillir les eaux de pluie de la cour et des toitures de la galerie en U est établi sur un mur qui coupe en deux dans le sens nord/sud l’ESP101. Partant de l’angle sud-est de la cour 301 qui correspond au point le plus bas de cet espace, ce dispositif évacue les eaux en direction du sud et a été dégagé sur environ 14m. Son segment aval est malheureusement détruit par de vastes creusements tardo-antiques (FS2072). ESP101 est ensuite comblé par divers remblais sur une hauteur d’environ 1.50m. Signalons enfin la présence, à l’extérieur de l’angle nord-ouest du bâtiment en grand appareil, d’une vaste fosse (FS2045) comblée par un mobilier céramique abondant et daté du IIIe siècle. Sa localisation contre le mur 2034 pourrait indiquer que le bâtiment était désaffecté à cette époque, ce qui constituerait une information capitale pour l’histoire de l’établissement de Saint-Martin.

A la fin de l’Antiquité (IVe siècle ?) la branche occidentale de la galerie en U est cloisonnée par les murs 3120 et 3121 et vraisemblablement occupée par une unité artisanale. Dans ESP306 au nord a en effet été observée (et non fouillée) une trace rubéfiée longiligne d’une largeur d’1.70 qui pourrait correspondre aux vestiges d’un four de verrier ou bien à un atelier de récupération de verre à vitre. Des scories de verre ont été recueillies lors du nettoyage de cet espace. C’est peut-être à la même époque qu’il faut rattacher les vestiges très abimés d’un probable atelier de travail du fer situé dans l’angle nord-ouest de la cour 301. La phase d’occupation suivante correspond à la mise en place de fosses dans tout le quart sud-ouest de la cour mais également dans l’ESP305. Toutes ces fosses appartiennent à un même horizon chronologiques : elles sont comblées par de la cendre et condamnées dans la seconde moitié du IVe siècle ou dans le courant du Ve siècle. C’est probablement à cette phase d’occupation qu’il faut attribuer la mise en place, dans l’emprise du bâtiment en grand appareil, d’une unité domestique construite en terre et détruite par un incendie. Un important pan de mur en adobes effondré a en effet été dégagé et les observations réalisées par J.C Roux permettent de compléter celles déjà effectuées en 1999. Le niveau de sol en terre appartenant à ce bâtiment a été mis à jour sous cet effondrement ; il semble fonctionner avec des murs en terre crue, portant des enduits de chaux (SB2074) limitant un autre espace disposant d’un sol en mortier de chaux.

A partir du milieu du Ve siècle et surtout au VIe siècle l’établissement de Saint Martin est en grande partie démantelé. Ainsi certaines fondations comme celle du mur 2078 ont été puissamment spoliées tandis que les blocs en grand appareil du bâtiment augustéen ont été prélevés sur les deux tiers de l’emprise des murs. On a d’ailleurs observé que ces travaux de récupération avaient recoupé le niveau de destruction des murs en adobe. Dans toute la moitié méridionale de la zone fouillée en 2011 de vastes creusements remplis de restes de moules et d’huitres ont été repérées, dont la datation est solidement fixée dans le VIe siècle grâce à l’inventaire de l’ensemble du mobilier céramique et amphorique. Une partie de ces creusements empiète sur les traces de fondations de murs ce qui tend à prouver que l’établissement était en grande partie ruiné, du moins pour ce que nous en connaissons. Il est encore difficile de préciser, pendant cette période de près d’un siècle et demi la physionomie précise de cette occupation ; un groupe de population résidait-il encore sur place ? Existait-il dans un proche périmètre ou dans une partie de l’emprise de l’établissement de Saint-Martin encore non explorée, un habitat structuré ? A quelle activité appartiennent les monceaux de restes de coquillages comblant l’ensemble des creusements repérés ? L’analyse des assemblages de mobilier témoigne en tout cas de la présence d’une population parfaitement intégrée aux circuits d’échanges de l’extrême fin de l’Antiquité. La sigillée claire D d’Afrique du Nord est bien représentée, les amphores à huile et ou à vin viennent de toute la Méditerranée, en particulier de Palestine et de Syrie. La position littorale de Saint Martin peut expliquer ce faciès, commun avec cependant des proportions différentes des catégories les unes par rapport aux autres à tous les grands sites du littoral sud-gaulois comme Arles et Marseille, mais il n’en demeure pas moins que la consommation sur place de produits lointains révèle sans doute la présence d’une population ou d’un groupe de personnes socialement favorisé.

Au terme de cette première campagne de fouille, quelles sont les hypothèses envisagées pour tenter d’identifier la nature et la ou les fonctions de l’établissement de Saint-Martin ?

La première hypothèse ferait de cet établissement une ville maritime ou littorale, éventuel berceau familial des Fadii narbonnais, idéalement située, cette villa peut être équipée d’un port, pouvait bénéficier de la proximité du Grau de la Vieille Nouvelle donnant accès à la mer, évitant ainsi à ses propriétaires l’utilisation, payante et contraignante, des infrastructures portuaires de la colonie romaine. On serait alors en présence d’un établissement privé, proche de celui bien connu de Val Catena en Istrie, se développant en terrasse contre les pentes d’une éminence rocheuse dont l’ordonnance serait conditionnée par la proximité immédiate des étangs et de la mer, où la recherche des perspectives apparait comme déterminante dans la disposition des constructions et où on observerait enfin une marginalisation ou une mise à distance des espaces productifs. A cette hypothèse s’oppose le plan général des vestiges d’architecture dégagé en 2011 : ils n’appartiennent ni à une pars urbana, ni à une pars rustica et la présence d’une construction en grand appareil va également dans ce sens.

Une solution intéressante serait d’inscrire l’apparition et le développement de l’établissement de Saint-Martin dans l’histoire du complexe portuaire de Narbonne : il pourrait s’agir d’un établissement lié au commerce et à la navigation, abritant un certain nombre d’activités artisanales et de services autour d’un port ou bien d’une zone de débarcadère. Peut-être que ce complexe pourrait être désigné sous le mot portus tel que le décrit de façon très neutre le Digeste (L, 16, 59), c’est-à-dire « un lieu d’emmagasinage des marchandises importées ou exportées ». Mais alors, pourquoi une telle localisation alors que pendant la période julio-claudienne, le complexe de Port-la-Nautique était en pleine activité ? Quelle pouvait être l’utilité de Saint-Martin ? L’existence d’infra structures commerciales et portuaires à Saint-Martin pouvait répondre à un certain nombre de nécessités et de besoins liés à ce type de pratiques. Les navires s’engageant dans les étangs et l’embouchure de l’Aude jusqu’à Port La Nouvelle avaient peut être comme destination finale Narbonne : ils y déchargeaient la totalité de leurs marchandises et y chargeaient tout leur fret de retour. Ceux ne déposant à Narbonne qu’une partie de leur cargaison ou ayant besoin de faire une simple halte sur leur route (notamment pour transmettre des correspondances, déposer des personnes ou bien pour faire de l’eau) pouvaient utiliser un ou plusieurs avant-ports (Saint-Martin, Tintaine ?) sans avoir à s’engager dans l’embouchure de l’Aude. Reste donc à retrouver tout ou partie des espaces de stockage qui ne devaient pas manquer d’exister entre la rive de l’étang et e qui nous semble être l’assisse centrale de l’établissement dégagé en 2011. Dans la perspective plus large, il n’est pas impossible que l’établissement de Saint-Martin ait été le siège du procurateur en charge de ce système portuaire, dont dépendait la bonne santé économique de la capitale provinciale puisqu’il se trouve comme une vigie à l’entrée de ce système. Ainsi pourrait s’expliquer l’existence de l’édifice en grand appareil associé à un portique triplex dont le statut public parait sinon évident, du moins très probable. Rien n(interdit non plus que l’établissement ait aussi accueilli les bureaux de sociétés de transport ou de marchands, tels les Fadii dont l’implication dans le commerce de l’huile de Bétique est bien connue, il fallait pour cette activité des locaux adaptés et des lieux de rencontres et d’échanges. Enfin dans le même ordre d’idée et pour renforcer l’hypothèse d’une interprétation publique des vestiges dégagés à Saint-Martin, on peut aussi rappeler l’existence sur le littoral de Gaulle Méridionale, de stations publiques abritant du personnel administratif chargé de la perception de l’impôt dit du « Quarantième des Gaules ». On sait qu’à Marseille existait l’une de ces stations et Narbonne devait également accueillir une statio car au même titre que la cité phocéenne ou qu’Arles et Fréjus, elle était l’un des points d’entrée principaux des marchandises circulant dans les Gaules et bien au-delà. La coexistence au même endroit, d’un portus et d’une station douanière n’aurait rien d’étonnant car ce type d’établissement peut avoir, nous l’avons souligné plus haut, de multiples fonctions.

En définitive, les questions suscitées par les vestiges mis au jour à Saint-Martin confirment l’intérêt d’une approche aussi large que possible de la problématique de l’organisation du système portuaire de Narbonne. En 2012, l’équipe achèvera la fouille de l’ensemble des vestiges tardo-antiques et complètera le dégagement exhaustif des vestiges des constructions plus anciennes.

Stéphane MAUNE avec la collaboration de
G. Duperron, B. Favennec, O. Mignot, M. Scrinzi, O. Bourgeon
UMR 5140, CNRS Montpellier

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