Les prénoms révolutionnaires à Gruissan
Par Marie-Rose Taussac
Le calendrier révolutionnaire a été institué par la Convention Nationale le 24 octobre 1792 et prend date rétroactivement au premier jour de la proclamation de la République. Fabre d’Eglantine, son créateur un Carcassonnais donne aux mois des noms poétiques : Floréal, Fructidor et les prénoms évoquent fleurs, plantes mais aussi objets liés à la nature. Ne prénomme ton pas, à Narbonne, un bébé arrosoiryum autre, Fourche à Gruissan. Le premier prénom significatif de ce changement apparait en floréal an II : Fusain, tout court an III (1794-95) défilent : Fraise et Menthe Iché, Barbara Gimié, Romarin Artichaux, Réglisse Azibert, Cerise (un garçon) Affre, Amande Rachou, Abricot Rival, Lentille Journès, Fenouil Bouis, Orange « Mûres » et Piment Gaubert, mais aussi Belle Fleur (un garçon) Gaubert, Roquette Eléna et Rouquette (la salade) Fournié, Pêche Guiraud, Floréal Rouquette, Violette Monier, Olive Bouis, Marron Rouquette.
Nous sommes en pleine déchristianisation, l’église a été vidée des objets du culte, Passenaud emprisonné plusieurs fois. L’adhésion à ce nouveau calendrier a été totale quelques mois. Est-elle sincère pour tous ? N’a-t-on pas au fond de soi, le désir du baptême ? On continue à la fin de l’an III à donner des prénoms « républicains » pourtant le 15 nivôse l’état civil inscrit Laurier Rouquette, mais le scripteur ajoute « par son baptême Just ». Et pour Piment Rouquette, il note « par son baptême Jean Pierre Laurier Cazaniol est le dernier à porter un prénom du nouveau calendrier ». On ne trouve plus que des noms de fleurs : Violette, Marguerite, beaucoup de Rose. Mais, ces derniers ne sont-ils pas de tous les temps et de tous les régimes ?
Reviennent bientôt exclusivement les Jean Pierre Guiraud, Catherine traditionnels. La mode des prénoms révolutionnaires aura été bien éphémère ! En 1795 l’église est rouverte, on peut baptiser les enfants. La cérémonie ancestrale du baptême se généralise à nouveau. Quand les années auront passé certains de ces enfants supporteront mal Lin (Coural) ou Marron (Rouquette). Ce dernier à 18 ans en 1813, par jugement du tribunal, fera biffer Marron sur le registre. Il sera André.
Commerce, cabotage, tartane et capitaines de Gruissan pendant la révolution
Par Marie-Rose Taussac
Les habitants de Gruissan étaient pêcheurs avant tout. Mais vers 1791, ils s’adonnaient à une autre activité maritime ; le cabotage. Depuis longtemps, des bateaux armés à Gruissan allaient à Marseille, à Malte, comme des génois venaient sur nos côtes et avaient même en un consul à Narbonne. Les plus aisés des Gruissanais faisaient construire des tartanes levaient un équipage au village, s’instruisaient d’éléments de navigation, et devenaient « capitaines de mer ». Pendant la révolution ils furent nombreux à ravitailler les « greniers de Toulon centre de concentration des subsistances des armées, avec le blé local et celui qui venait, par le canal des plaines du Lauragais et même de Gascogne. Certains étaient volontaires la plupart « en réquisition ».
En 7 ans, à partir de 4791, deux cents bateaux sont partis du Port de Narbonne, administrativement, mais le point de départ était La Nouvelle. C’est un registre miraculeusement retrouvé, de la maison de commerce maritime Viard qui nous renseigne : 112 tartanes sont allées à Toulon, 80 à Marseille, 3 à Nice, 3 à Cannes. Il n’y a pas que le blé, les cargaisons sont diversifiées. On relève :
116176 setiers de blé
1050 setiers de seigle
446 quintaux de salicorne en poudre (on en faisait de la soude)
315 bordelaises de vin
112 barriques de vin
34 pièces d’eau de vie
81 pipes d’huile.
Des eaux de vie de Hollande, « des oliviers d’Espagne » transitent par la Nouvelle. On expédie encore « des olives du cru », de la « Paumelle ». C’étaient surtout les tartanes de Gruissan qui naviguaient sou pavillon « Viard et ses Fils ». Leur registre porte dans un cartouche les armes de Narbonne. On peut lire à la date du 25 juillet 1791 : « A été chargé au nom de Dieu et du bon sauvement au port de Narbonne, pour porter et conduire Dieu aidant des marchandises bien conditionnées, marquées et numérotées. Dieu veuille les conduire à bon port. Amen ».
La foi était si forte à cette époque ! Et comme l’expression « du bon sauvement » est jolie ! La religion avait sa voix, même sur de simples comptes d’affaires. Il faut penser aussi que la navigation était périlleuse dans les farouches tempêtes de la méditerranée et qu’il était rassurant de se mettre sous la protection de Dieu. Les tartanes de Gruissan, naviguaient en plus, sous la sauvegarde de leurs saints patrons dont elles portaient le nom.
Durant cette période nous avons relevé entre autre :
Notre dame du bon secours patron B.Rouquette Gruissan 18 voyages
Saint Pierre patron Bénas de Gruissan 10 voyages
La Sainte Vierge patron Simon Gaubert de Gruissan 7 voyages
Le Saint Auguste Capitaine J.Bénas de Gruissan 7 voyages
La Vierge du Grau patron P.Azibert de Gruissan 4 voyages
La Marie-Joseph Capitaine Joachim Gimié de Gruissan 2 voyages
La Vierge de la Grâce Capitaine J.F.Rival de Gruissan 1 voyage
Le Saint Jean Baptiste Capitaine A.Rouquette de Gruissan 1 voyage
Il semble que patrons et capitaines ne sont pas inquiétés au sujet du nom de leurs bateaux, tous noms religieux. Et pourtant la déchristianisation supprimait les noms des saints dans les villages ! Le trafic s’est ralenti pendant les années difficiles. Le registre de Viard devient muet. Il ne se rouvrira que le 9 janvier 1801 et le premier bateau qui y sera inscrit sera celui de J.Benas. Il s’appelle toujours le Saint Pierre. A-t-il repris son nom ou l’avait-il gardé ? Nous ne le savons pas. D’autres recherches, aux Archives de la Marine pourraient peut-être nous éclairer…
Un seul patron, semble t-il s’est rallié au vocable de la révolution. C’est Joachim Gimié fils : son bateau s’appelle : La Commune de Gruissan. Pourquoi Viard et ses fils n’ont-ils plus inscrit de voyages, puisque nous avons la preuve qu’ils continuaient leurs activités, même en 1793 ? En effet un rapport de police fait état d’un bateau de la Sté Viard, chargé de haricots et qui a pris l’eau dans le port de La Nouvelle où on essaie de sauver ce qui n’a pas été mouillé.
Les Gruissanais d’il y a 200 ans ne limitaient pas leur horizon au seul village, même s’ils y étaient très attachés. Entreprenants et courageux ils partaient au « commerce » ou plus dangereusement « en réquisition » bien loin de chez eux. Mais n’étaient-ils pas déjà partis en nombre 300, affirme ton participer à la guerre d’indépendance de l’Amérique, quelques années auparavant ! Quelle épopée, qu’il faudra vous raconter un jour !
L’Etat civil…une source de renseignements !
Par Marie-Rose Taussac
Quand j’ai relevé les amusants prénoms révolutionnaires, j’ai eu la curiosité de relever aussi les professions des jeunes pères. Mes recherches se sont portées sur un petit échantillon de 48 hommes : 7 sont matelots sans autre indication, 13 sont « matelots au service » 4 « patrons de bateaux »…de pêche sans doute, 3 « capitaines du commerce » ou « capitaines de tartane » présents au village, tandis que deux autres sont en « réquisition ». André Rouquette le père de marron est en mer, à sa naissance « avec sa tartane » de même que Blaise Iché, le papa de la petite Fraise. Un seul marin est patron de traîne. Enfin J.F.Rival, père le 4 thermidor an III(1795) à l’époque où reviennent les prénoms anciens baptise sa fille Marie Jeanne. Il est « capitaine de l’aviso de la République le Cincinatus ». Ce même Rival, sur ce même bateau a connu, quelques mois auparavant, un de ces drames comme il arrivait souvent. Un de ses hommes d’équipage le fils de « feu Pierre-Jean Gaubert, charpentier, a été englouti dans la mer…âgé de 19 ans.
Revenons à nos comptes. Si on ajoute 2 charpentiers de marine dont l’un est au service, c’est 33 familles qui sont concernées sur 48, par les activités maritimes, c’est-à-dire un peu plus des deux tiers de cet échantillon. Et sur ces 33 foyers, 15 chefs de famille sont en mer, au loin, au danger, pour servir la République. Cela fait la moitié des femmes et des enfants de marins privés de leur soutien moral et affectif.
L’agriculture est après les métiers de la mer, l’activité la plus représentée : 7 « brassiers », 3 pasteurs, 1 valet de labourage, 1 ramonet : soit 12 foyers. Peu d’artisans (mais l’échantillon étudié n’est pas responsable de toute la population, c’est celui d’un moment donné) : 1 meunier, 1 maréchal. Un seul petit fonctionnaire : préposé aux douanes.
La lecture d’un simple registre on le voit, est riche en renseignements inattendus. Revenons sur l’un d’eux : André Rouquette est en mer « réquisitionné pour les transports pour les subsistances de l’armée des Pyrénées Orientales ». C’est que nous sommes en guerre avec notre proche voisine : l’Espagne. Les craintes de 1791 se sont transformées en réalités. Nos matelots vivent cette guerre. L’un des jeunes pères est prisonnier des espagnols. Cela plus qu’un discours nous fait partager les malheurs du village qui voit partir ses jeunes gens, où passent et stationnent des troupes des blessés, où la réquisition enlève barques, chevaux, mulets si nécessaire. Années bien dure pour tout le pays ! Mais la « patrie est en danger ».

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