Les armoiries de Gruissan (suite)
Par Michel Berrut
Gruissan (la communauté des habitants du lieu de…)
« D’hermine à une fasce fuselée d’argent et de sable » Armorial Général de France.
Je suis reconnaissant à Madame Taussac de m’avoir permis de prendre connaissance de l’intéressante communication de Monsieur Louis Labatut, et de la notice de Louis Rachou où ce dernier raconte de façon si vivante et pittoresque sa longue quête des origines du blason qu’il voyait à Gruissan sur les fontaines de la ville, il y a plus d’un demi-siècle de cela.
Ce que les Gruissanais ne savent peut-être pas, c’est que Gruissan, avant la décision du Conseil Municipal de 1867, et avant même que Mgr Dillon ne monte en 1762 sur le siège primatial de Narbonne, possédait tout-à-fait officiellement un blason qu’il n’avait à partager avec personne, et propre à la Communauté des habitants.
Voici comment : en 1696, Louis XIV – fort à court d’argent, décida pour s’en procurer que les particuliers et les communautés du Royaume auraient à faire enregistrer leurs armoiries contre finance, bien entendu ! Ce fut un vrai roman, avec force péripéties, qui dura jusqu’en 1704, car les Français, comme chaque fois qu’il s’agit de verser de l’argent à l’état se dérobèrent à qui mieux mieux. Il fallut en venir à faire imprimer d’avance des rôles où étaient inscrites toutes les personnes et les communautés que l’état, à un titre ou à un autre, estimait devoir porter des armoiries.
Et si elles n’en déclaraient pas, il leur en était attribué et imposé d’office. Le tout était inscrit sur l’Armorial Général de France, confié à la garde de Charles René d’Hozier, qui a laissé son nom à cette énorme collection de 34 volumes d’imprimés et 35 volumes de dessins, conservés à la Bibliothèque Nationale à Paris. Les commis d’Hozier avaient ouvert des bureaux dans chaque diocèse du Royaume, et ils y enregistraient les déclarations d’armoiries, ou en imposaient, quant les déclarants étaient défaillants…
Ils étaient arrivés dans chaque bureau avec un lot de pièces honorables, propre au dit bureau qu’ils couvraient de dessins dont ils se contentaient de varier les métaux (or et argent, c’est-à-dire jaune et blanc), les émaux (azur, gueules, sinople et sable), c’est-à-dire, rouge, bleu, vert et noir) et les fourrures (hermine et vair).
Pour en revenir à Gruissan, il se vit doté d’un écu d’hermine, c’est-à-dire blanc semé de mouchetures noires caractéristiques rappelant la fourrure d’hermine qui doublait le manteau des rois, d’un blanc immaculé relevé par des taches noires du bout de la queue de ce petit animal. Cet écu d’hermine était chargé pour Gruissan d’une « fasce » (donc d’une bande horizontale médiane) fuselée d’argent et de sable, c’est-à-dire couverte de losanges alternativement blancs et noirs, en quantité indéterminée (il faut seulement s’arranger, lorsqu’on figure ce blason propre à Gruissan, attribué expressément « à la communauté des habitants du lieu de Gruissan », donc des armoiries véritablement « civiles » plus du tout seigneuriales, et pourrait-on presque dire « républicaine » avant la lettre, armoiries à la fois officielles elles sont inscrites à l’Armorial Général de France, toujours en vigueur), et contraignantes, en ce sens qu’elles sont la propriété perpétuelle de Gruissan, qui pourrait plaider contre quiconque s’aviserait de les prendre.
On peut s’étonner de l’oubli où elles sont tombées ; en fait il en va de même pour toutes les autres villes « députantes aux états ; elles ont toujours préféré leurs armes de seigneurie (peintes depuis 1652 au plafond d’une des salles du palais Archiépiscopal pour la visite du Prince Président à Narbonne) à leurs armes de communauté, dont elles ne se sont jamais servies. L’usage, plus que centenaire maintenant, des armes de Mgr Dillon d’ailleurs elles aussi très belle et très décoratives a fait basculer dans l’ombre, pour Gruissan, les armes de 1696 ; mais il n’était peut-être pas inutile de ranimer ici leur souvenir.
Monsieur Labatut aurait aimé, avec raison, que le choix du Conseil Municipal, en 1867, se portât plutôt sur les armes de l’Archevêque Guillaume de Broa, qui fit construire la tour de Gruissan. Ce prélat ne semble pas avoir eu d’armes personnelles, et, dans les armoriaux, les auteurs, pour ne pas laisser un écu en blanc, le remplirent avec des armes du Chapitre Cathédral de St Just : « d’argent à la croix de gueules » ; mais étant données les relations orageuses qui existaient généralement entre les Archevêques et le Chapitre, il est douteux que Guillaume de Broa se soit jamais servi de ce blason.
Le chapitre de St Just « D’argent à la croix de gueules »
(1) Villes qui aiment le droit, sous l’ancien régime, d’envoyer des députés à « l’assiette diocésaine », assemblée qui répartissait entre les communautés, la quote-part des impôts votés par les Etats du Languedoc. (d’après le glossaire des « cahiers de doléances audois » de G. Larguier).
Gruissan faisait partie de ces « villes députantes ». On lit dans les archives municipales, qu’en 1782, Crouzat « premier consul fut unanimement désigné » pour participer « à l’assiette à Narbonne ». _ Mme Taussac
Notre Langue
par Marie Héléna
Le Languedoc (1) est traversé par deux voies « naturelles importantes ».
Le couloir littoral, l’antique chemin d’Héraclès, qui établit une liaison entre d’une part l’Espagne et d’autre part la vallée du Rhône ainsi que l’Italie via la Provence.
Le couloir qui se raccorde avec le précédent à la hauteur du Massif de la Clape et qui à travers la base vallée du l’Aude et le seuil de Naurouze, rejoint la Vallée de la Garonne, il s’ouvre sur l’Aquitaine et unit ainsi la mer Méditerranée à l’Océan Atlantique (2).
Les origines de notre langue :
En 118 avant Jésus Christ, Rome, puissante cité du Latium, choisit précisément le carrefour de ces deux zones de passage pour y fonder Narbonne. C’est la première colonie romaine, Colonia Narbo Martius, créée hors d’Italie, cela fait plus de 2100 ans. Pour les Romains, l’importance de cet endroit est à la fois stratégique : tenir la route menant à leurs conquêtes militaires de péninsule Ibérique et économique : s’assurer le contrôle des circuits commerciaux déjà existants (route des l’étain (3). A ces considérations s’ajoute une raison politique : installer des citoyens appauvris loin des terres convoitées de l’Italie. Quelque 2000 colons civils originaires en majorité de l’Italie centrale (4) viennent dans le Narbonnais, prendre possession de terres cadastrées d’où les indigènes ont été expulsés. C’est le début de la romanisation de la Gaule Méridionale. En 45 avant Jésus Christ, Jules César le conquérant des Gaules, y établir en outre quelques centaines de vétérans de la Xème légion, originaires de la Gaule cisalpine (5) et de l’Italie centrale (6). Cette deuxième colonisation, d’un apport plus faible et de caractère militaire, occupe les terres de la colonie restées encore vacante.
Narbonne prend rapidement de l’importance durant le 1er siècle av. JC. Dès sa fondation, elle est le siège du gouvernement d’une nouvelle Province, la Provencia (7). Soucieuse de promouvoir son établissement, Rome améliore le réseau routier (8) et le complexe portuaire dans la lagune (9). En plus des colons, des soldats, des administrateurs, la ville est fréquentée par des marchands, les trafiquants, les brasseurs d’affaires, ils apportent leur savoir faire, leurs traditions et leur langue : le latin.
(à suivre)
(1) Le Languedoc actuel, inclus dans la région économique du Languedoc-Roussillon, est moins grand que l’ancienne province royale, avant la Révolution de 1789, laquelle comprenait en plus ; le Velay, le Vivarais, l’Albigeois et le Toulousain, elle était divisée en deux généralités ( le Haut Languedoc : chef lieu Toulouse, le Bas Languedoc : chef lieu Montpellier) administrés par un intendant.
(2) Cette partie réservée entre les deux golfes (golfe de Gascogne, golfe du Lion) est l’isthme gaulois.
(3) L’étain était transporté depuis la Cornouailles (presqu’ile de la Bretagne, c’est-à-dire la Grande Bretagne actuelle) par la voie de la Garonne et de l’Aude. Une autre voie, passant par le couloir Rhonadien, aboutissait à Marseille.
(4) Principalement les régions de l’Ombrie, du Giconiun, (soit de nos jours, à peu près les Marches), le Latium, la Campanie.
(5) La grande cisalpine correspond à l’Italie du Nord, c’est la Gaule en deçà des Alpes du point de vue romain.
(6) Les régions de l’Ombrie, du Latium et de l’Etrurie ( la Toscane de maintenant).
(7) Elle s’étendait depuis le lac à la Méditerranée et des Alpes aux Pyrénées.
(8) La voie Domitienne, la Via Domitia, du nom du proconsul Domitius Ahenobarbus, deviendra l’axe de la colonisation romaine.
(9) Création du port de la Nautique.

Sports











